top of page
KeywordIcon.png

Sortie pédologique dans le Grand Cru Altenberg de Bergbieten

Nous avons organisé le 10 mai dernier, une sortie dans le vignoble de Traenheim et Bergbieten, dans le Grand Cru Altenberg. Trois fosses pédologiques étaient prévues dans trois secteurs différents afin de pouvoir découvrir des situations et des sols variés. C’est Guillaume Mochel, du domaine Frédéric Mochel à Traenheim, qui a préparé les fosses et qui nous a ensuite reçu dans son caveau pour la dégustation finale. La journée fut mémorable et riche en découvertes, à tous points de vue.

La météo était de la partie puisqu’un c’est un grand soleil qui a accompagné la quinzaine de participants. Traenheim est situé à une vingtaine de kilomètres à l’est de Strasbourg, dans un ensemble de communes viticoles regroupées sous le beau nom de Couronne d’Or, où l’on trouve quatre Grands Crus : Altenberg de Bergbieten (où nous étions), Altenberg de Wolxheim, Engelberg et Steinklotz.

L’Altenberg de Bergbieten couvre 29,07 hectares, à une altitude comprise entre 210 et 265 mètres, sur des coteaux orientés sud, sud-est, ce qui leur assure un bel ensoleillement. Sur les terrains marno-calcaro-gypseux, c’est le riesling qui est roi (75 %), suivi par le gewürztraminer (19 %). Le muscat et le pinot gris n’y occupent chacun que 3 %.  Installée dans un amphithéâtre naturel, la vigne profite d’un microclimat qui lui est très bénéfique. Elle profite de l’ensoleillement tout en étant protégée des vents et de la pluie.

ree

Le domaine Frédéric Mochel exploite 10 hectares de vignes, dont la moitié est classée en Grand Cru Altenberg de Bergheim ainsi qu’une parcelle en Grand Cru Bruderthal (Molsheim). Le riesling y est en majorité. Le domaine est travaillé en bio et biodynamie.

 

Fosse n°1

La première fosse était située sur une colline proche de Traenheim. La parcelle est enherbée et plantée en pinot noir d’une quarantaine d’années destiné soit au crémant soit au pinot noir classique.

Guillaume nous parle du sol : "C’est lourd. Il faut choisir la bonne météo pour travailler le sol : trop mouillée la terre est collante et lourde, trop sèche la terre est trop dure. Elle présente des retraits importants en période de sécheresse."

En-dessous de la terre brune de l'horizon de surface organo-minéral, on observe les horizons argileux.
En-dessous de la terre brune de l'horizon de surface organo-minéral, on observe les horizons argileux.

L’analyse de Dominique Schwartz : « Le sol est épais bien que le soubassement soit calcaire, ce qui n’est pas courant. On observe des cailloux calcaires et du lœss en profondeur. Le lœss est une formation géologique limoneuse (80 à 90 % de limons) calcaire d’origine éolienne qui s’est mise en place pendant les périodes froides du Quaternaire (essentiellement les deux dernières glaciations : glaciation de Riss (entre 300 000 ans et 130 000 ans) et de Würm (entre 130 000 et 12 000 ans). La majeure partie des lœss alsaciens date notamment du maximum de la glaciation de Würm, il y a environ 24-20 000 ans).

Ces vents soufflaient principalement depuis l’ouest (Bassin Parisien) et plaquaient les limons en aval des reliefs, sur le versant sous le vent. A moins d’un mètre de profondeur on peut trouver jusqu’à 30-40 % de carbonate de calcium. Les loess alsaciens sont connus pour être particulièrement riches en calcaire. On trouve le calcaire actif dans ces loess au-delà d’un mètre de profondeur, ce qui peut poser problème pour la vigne. Heureusement que c’est relativement profond. Les racines ne sont pas visibles en-dessous d’un mètre. Comme elles trouvent assez d’eau et d’éléments minéraux dans les niveaux supérieurs elles n’ont pas besoin de descendre aussi profondément.

La proportion d’argile est importante (sans doute autour de 50 %) à moins d’un mètre de profondeur avec un fond limoneux, les agrégats sont assez gros et ont une bonne résistance à l’écrasement. L’argile résulte en grande partie de l’érosion des versants situées en amont, d’endroits où affleuraient des marnes. Nous sommes en présence d’un sol brun calcique. En effet, la terre fine du mètre supérieur ne fait pas effervescence à l’acide chlorhydrique, alors qu’en-dessous elle est très vive. On passe probablement de pH de l’ordre de 7 – 7,4 en surface à 8,5 voire 8,9 en profondeur.

L’activité biologique est importante même si les vers de terre ont du mal à creuser des galeries dans les sols très argileux. On observe des descentes de matière organique assez profondes provenant de la surface. On observe également une porosité fine due aux racines ».

Les galeries fines
Les galeries fines

On peut en déduire que l’eau circule assez bien dans le sol, malgré la présence de l’argile. La réserve hydrique est bonne. Heureusement que la proportion de limon est importante car elle permet la restitution de l’eau plus facilement que si le sol était purement argileux. Le sol a de très bonnes caractéristiques pour la vigne. »

 

A l’issue de l’analyse de la première fosse, Guillaume nous propose la dégustation d’un crémant (80 % de Chardonnay, 20 % de pinot noir) récolté en 2021 et dégorgé au cours de l’été 2024.  La bulle est fine, le crémant est élégant et joliment fruité.

 

Fosse n°2

Pour cette deuxième fosse nous sommes allés au cœur du Grand Cru Altenberg, au-dessus de Bergbieten. D’un point de vue géologique nous sommes dans un secteur où le sous-sol s’est formé à la fin de l’ère secondaire, durant une période appelée le Keuper (Trias supérieur, entre 240 et 203 millions d’années).

ree

La carte géologique (www.brgm.fr) nous indique

qu’il s’agit des marnes irisées du cours du Keuper (t7, t8 et t9)

 

L’analyse de Dominique Schwartz : « Ce qui frappe tout de suite dans la fosse ce sont les couleurs du sol qui changent à partir de 50 cm de la surface. On observe une alternance de couches de différentes couleurs : beige, jaune, vert, gris, violacé. Les couleurs sont dues à des oxydes et des minéraux.

Le terrain est décrit comme calcaro-marno-gypseux. Le gypse est très altérable.

Nous sommes en présence d’un sol saturé en calcium. C’est un calcosol (quand il y a deux horizons au-dessus de l’altérite) voire une rendzine (quand il n’y a qu’un horizon).

La teneur en argile est forte. On le voit à la forme des agrégats qui sont des polyèdres qui résistent à la compression. Les caractéristiques de ce sol sont les mêmes que celles de la fosse précédente : lorsque c’est humide la terre est lourde et collante, lorsque que c’est sec la terre est dure. La réserve hydrique est moins importante malgré la présence des argiles altérées. En effet, si les argiles retiennent un peu mieux l’eau que les limons, elles la restituent beaucoup moins facilement. La réserve utilisable par les plantes est, à profondeur égale, un peu moins importante que dans les sols limono-argileux ou argilo-limoneux.

Dans les problèmes que l’on peut rencontrer, la contrainte majeure c’est le calcium.

En deuxième c’est la réserve hydrique surtout en sommet de pente. Les années sèches cela doit être particulièrement sensible. En troisième je mettrai des sols peu favorables à l’activité des vers de terre qui ont plus de mal à creuser leurs galeries. Heureusement ils peuvent suivre les galeries des racines.

 

Guillaume Mochel : « Lorsqu’on arrive aux vendanges les feuilles situées sur le bas des rameaux jaunissent plus vite qu’ailleurs. C’était sensible en 2023, en raison du manque d’eau.

Marnes irisées du Keuper
Marnes irisées du Keuper

Dégustation d’un riesling issu de vignes jeunes (une dizaine d’années) situées sur le Grand Cru. Cependant Guillaume Mochel ne le revendique pas en Grand Cru car il réserve cette distinction aux vins issus de vignes âgées de plus de vingt ans. Lorsque l’on regarde le sol on comprend pourquoi la vigne met ce temps pour développer son système racinaire et exprimer pleinement la richesse du terroir.

 

Fosse n¨3

Nous avons quitté les coteaux de Bergbieten et sommes allés jusque sur les hauteurs de Molsheim, dans le Grand Cru Bruderthal. La famille Mochel y a travaillé une parcelle de pinot noir pendant deux années, avant de l’arracher l’hiver dernier pour la replanter ultérieurement en riesling

La carte géologique (www.brgm.fr) nous indique que les roches du sous-sol sont constituées par les calcaires du Muschelkalk (t4 et t5), que l’on observe d’ailleurs dans les déblais de la fosse pédologique.

ree

La carte géologique (www.brgm.fr) nous indique que les roches du sous-sol

ont constituées par les calcaires du Muschelkalk (t4 et t5),

que l’on observe d’ailleurs dans les déblais de la fosse pédologique.

 

Bien que le Bruderthal ne soit pas très éloigné de Bergbieten, le premier coup d’œil dans la fosse nous indique que nous avons visiblement changé de profil.

L’analyse de Dominique Schwartz : « Nous sommes visiblement en présence d’une formation superficielle de pente qui s’est mise en place pendant les temps glaciaires. Il faut imaginer qu’il y avait très peu de végétation, des hivers très longs, beaucoup plus de froid et de gel. La roche en place plus haut livrait des cailloux qui glissaient sur le versant gelé. Ces cailloux sont intercalés avec du lœss, ce qui nous montre que cette formation superficielle s’est formée il y a 20 000 ou 30 000 ans. Ce sont des colluvions. C’est un mélange de calcaire local qui vient du haut de la pente et de lœss déposé par les vents. Le sol qui se développe au-dessus est un colluviosol. La partie inférieure est constituée de colluvions mises en place naturellement, la partie supérieure (30 – 40 cm) de colluvions d’origine résultant de l’érosion agricole. Les agrégats sont plus limoneux que précédemment.

Le sol réagit fortement (effervescence) à l'acide chlorhydrique
Le sol réagit fortement (effervescence) à l'acide chlorhydrique

Le sol a une bonne porosité et une bonne réserve hydrique disponible, grâce au limon. En surface le sol est plus brun en raison de la richesse en matière organique. En profondeur, jusqu’à 40 cm environ,  on retrouve une quantité de matière organique non négligeable. Ceci est lié au fait que ce soit un colluviosol.

Le problème principal est la forte teneur en calcaire. Le choix du porte-greffe sera essentiel pour que la vigne puisse prospérer. Heureusement la partie exploitable par les racines de la vigne descend jusqu’à un mètre de profondeur. »

Les différents horizons de la terre brune jusqu'aux cailloux calcaires
Les différents horizons de la terre brune jusqu'aux cailloux calcaires

Guillaume Mochel : « Je n’imaginais pas que les trois sols étaient aussi différents avant d’avoir creusé les fosses.  On savait que les trois sols ne se travaillaient pas de la même manière. Bergbieten on sait que c’est plus aride et plus séchant. Mais on ne savait pas pourquoi ».

Le commentaire de Guillaume montre que cette connaissance correspond à l’observation des effets mais pas à leur cause. C’est l’une des raisons de ces sorties qui permettent de donner des réponses aux questions qui se posent au vigneron.

ree

Le groupe devant la fosse n°3
Le groupe devant la fosse n°3

Après l’étude de cette fosse, nous avons goûté un pinot noir 2024, dernier millésime produit avant arrachage de la vigne. Un pinot noir délicieux, horizontal et bien structuré. Un vin historique !

Pinot noir 2023 (Brudertal)
Pinot noir 2023 (Brudertal)

Au retour nous avons fait un petit détour par le village de Balbronn pour découvrir un affleurement de gypse. Chacun a pu se faire une idée précise de cette roche, classée dans la famille des évaporites, que l’on trouve ici sous ses deux formes : fibreuse et saccharoïde. Ce genre de terrains est assez rare en Alsace, mais on le rencontre ailleurs, notamment à Bergheim et à Riquewihr.

L'affleurement du gypse dans les marnes de Balbronn
L'affleurement du gypse dans les marnes de Balbronn
Gypse
Gypse

Une dégustation d’anthologie

De retour au caveau, Guillaume Mochel nous a tout d’abord proposé un pinot blanc klevner pour la mise en bouche. Ensuite il nous a proposé une verticale de rieslings Grand Cru          Altenberg de 2024 à 2016…

Le groupe en pleine dégustation
Le groupe en pleine dégustation
Une verticale de 2016 à 2024
Une verticale de 2016 à 2024
Riesling : élégance et raffinement
Riesling : élégance et raffinement
Klevner pinot blanc
Klevner pinot blanc
Riesling GC Altenberg de Bergbieten 2023
Riesling GC Altenberg de Bergbieten 2023
Muscat GC altenberg de Bergbieten 2019
Muscat GC altenberg de Bergbieten 2019

D’emblée, on perçoit le coup de patte du terroir, que l’on retrouvera tout au long de la dégustation, que ce soit dans le riesling, pinot blanc ou le muscat. Cette empreinte est perceptible en bouche. Tous les vins sont horizontaux, droits et tendus. Ils tracent une belle ligne qui se termine par une note saline en fin de bouche, accompagnée par des amers qui prolongent les sensations. L’acidité est verticale et marquée, mais sans excès. Le fruit est intense et se développe autour de notes fraîches d’agrumes et de pêche blanche. Le marqueur du gypse est identifié comme une fine dentelle ou un crépitement léger sur la périphérie. Certains parlent d’ondulation.

Tous ces rieslings sont de grands vins blancs de garde qui aiment attendre un peu avant de s’ouvrir. Ils dévoilent leur potentiel à partir de quatre années de patience mais peuvent aussi être dégustés plus jeunes.

Pour terminer cette dégustation Guillaume nous a proposé deux muscats, l’un générique et le second en Grand Cru Aletenberg. On retrouve toujours la même trame droite et élégante, un grain tout en finesse. Les muscats sont fruités à souhait et on a l’impression de goûter du raisin. La persistance est très bonne.

Pour clore la journée, Guillaume nous a fait visiter ses installations, de la cuverie jusqu’à la mise en bouteille.

La cuverie
La cuverie

Tous les participants à cette journée ont été ravis de cette découverte. Ce vignoble à proximité de Strasbourg révèle de belles surprises. On peut même parler de pépites.

Nous reviendrons sans doute dans ce secteur pour explorer les autres Grands Crus.

 

                                                                                                                                                                Michel Haber

Commentaires


bottom of page